Blog médias pour ‘Billet d’opinion’

Schimmelpfennig à l’Alchimic

Vendredi, 14 janvier, 2011

Le retour de la Tragédie

Schimmelpfennig !

Pas difficile de retenir ce nom qui sonne comme un éternuement. Et c’est tant mieux car on se souviendra longtemps de cet auteur reconnu, semble-t-il, depuis longtemps outre-Rhin (il est né en 1967) et dont L’Alchimic présente en création genevoise La Femme d’avant. On n’a pas tous les jours le sentiment de découvrir un grand dramaturge. Enfin un texte ! Une écriture. Resserrée, dense, percutante. Une capacité d’invention au service d’un véritable souffle tragique issu des profondeurs.

Un appartement vide avec çà et là quelques cartons : Frank et Claudia, mariés de puis 19 ans, sont à la veille d’un déménagement définitif pour une destination lointaine. Leur fils, Andy, se prépare à vivre les derniers moments d’une relation amoureuse avec la jeune Tina. C’est ce moment crucial que le Destin choisit pour frapper à la porte de Frank : Romy, une amie d’enfance, vient réclamer avec autorité son dû ! Frank ne lui a-t-il pas fait le serment, 24 ans plus tôt, d’un amour éternel ? Ce qui commence apparemment comme une farce vaudevillesque de mauvais goût va rapidement virer à la tragédie. Un vertigineux cauchemar commence : la Parque va dévider sa trame mortelle.

Venue d’ailleurs, Romy, c’est Vénus tout entière à sa proie attachée. Retour du refoulé ? Résurgence d’un passé qui a engagé le futur avec légèreté ? Revanche d’un Passé dépossédé de ses droits ? Improbable figure d’un fatum redoutable, Romy se mue en une sorte d’Érinye incendiaire et perverse.

Fascinante création que cette Femme d’avant où Schimmelpfennig nous prouve que le genre de la tragédie peut fort bien se renouveler en usant des ressorts d’une écriture dramaturgique contemporaine. Le temps, matière première de la pièce, est ici efficacement mis en scène par une série de va-et-vient qui imposent un mouvement en spirale de plus en plus angoissant. Cela tient de la machine infernale d’un Feydeau et de l’humour noir d’un Beckett pour atteindre à l’impact du verbe racinien : rigueur et dépouillement. On songe à la figure brûlante de Phèdre. Comme dans la tragédie classique, c’est par le récit que le comble de l’horreur sera rapporté. Unité de lieu, d’action et resserrement du temps vécu ici en direct. C’est puissant, inquiétant, sidérant. Ça parle sans qu’on sache exactement ce que ça nous dit symboliquement. Ça remue dans les tréfonds.

Le tout dans une mise en scène (Nathalie Lannuzel) épurée et subtile d’une grande précision et d’une redoutable efficacité avec, pour tout décor, l’espace à peine suggéré d’un appartement dont une porte constitue l’épicentre symbolique. Sur le plateau, cinq comédiens parfaitement dirigés et complètement investis dans leurs personnages : ils assument parfaitement le jeu toujours difficile que requiert le registre de la tragédie. Une musique scande avec justesse la progression de l’intrigue et contribue à créer un climat adapté à l’ébranlement psychique que subissent les personnages.

Un de mes collègues m’avait recommandé la pièce sur la foi d’échos positifs venant de Lausanne où elle a été créée en novembre : grâce lui soit rendue ! À votre tour de ne pas manquer cette merveille et d’en faire profiter vos amis. C’est jusqu’au 30 janvier et je pense que ce sera vite complet.

Claude Demeure

professeur de français