Ce mot pour vous faire partager mon enthousiasme à propos de Balkabazar, un spectacle présenté à L’Alchimic. C’est une petite merveille d’intelligence, d’humour et de fantaisie décalée. Ça ne se résume pas, ce qui est déjà tout dire : si ça se résumait serait- ce encore du théâtre ?
Jacques Michel et Véronique Ros de la Grange ont conçu ce spectacle hors du commun, fondé sur un montage de textes originaux où se croisent auteurs bulgares, roumains, macédoniens, serbes, géorgiens, turcs et croates. Un improbable melting-pot de regards caustiques et lucides sur la bête humaine exerçant sa folie débridée et sanglante dans les parages des Balkans. Et toute cette vilenie, cette veulerie, cette absurdité nous renvoient à notre propre image d’Occidentaux si respectables, si propres, si « honnêtes ».
Menées à un rythme d’enfer — mais n’est-ce pas ce qui convient pour évoquer la barbarie perverse de ce bazar balkanique ? les séquences s’enchaînent comme autant de perles carnavalesques dans un grand foutoir débordant d’humour et, paradoxalement, de tendresse. On rit grave et on s’attendrit bizarre. Bien que le plateau soit nu, on y est, là-bas, dans ces Balkans approximatifs, ce nulle part ubuesque : travestissement, lumières traitées avec efficacité, beauté des corps féminins, utilisation judicieuse de quelques rares accessoires, danse et musique transfigurent ce vide et la « vulgarité » qui s’y exprime. Le grotesque masque – en même temps qu’il le révèle — un discours lucide et subtil remarquablement servi par l’ensemble des comédiennes (Carine Barbey, Ninon Fachard, Doris Ittig, Céline Bolomey, Véronique Ros de la Grange) entourant un Jacques Michel plus délicieusement pervers que jamais.
Ce serait un crime — pire : une stupidité ! — de continuer à vous ennuyer 3 fois sur 4 dans certain Festival branché alors qu’un tel spectacle vous attend. On réserve au 022 301 68 38. Et on rend grâce à Dieu d’avoir inventé le théâtre pour évoquer aussi profondément nos sanglantes et pitoyables diableries. Toutes les promesses sont ici tenues.
Claude Demeure